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Le spectre d’une nouvelle Syrie plane dans le Caucase du Sud

La nouvelle offensive de grande envergure menée par l’Azerbaïdjan dans la région d’Artsakh menace d’embraser la région. Elle risque de s’étendre à l’Arménie, à la Turquie, à la Russie et à l’Iran et de mener à une catastrophe humanitaire, une nouvelle crise de réfugiés. À ce jour, la communauté internationale se contente d’assister à ce spectacle.

Le spectre d’une nouvelle Syrie plane dans le Caucase du Sud
Recrues lors d'un exercice militaire à Arzach en mai 2019, photographiées par Lukas Rühli.

 

 

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Le dimanche 27 septembre 2020, à 7h10 du matin, l’Azerbaïdjan a lancé une offensive majeure sur toute la longueur de la « Contact Line » (ligne de contact) menant vers Artsakh. Cette violation massive du cessez-le-feu ne date pas d’hier et avait été préparée de longue date. En plus des troupes de l’armée qui ont pris position, la population d’Artsakh a été la cible d’attaques dès la première heure. La capitale Stepanakert et la plupart des centres régionaux ont été la cible de bombardements et d’attaques de missiles dont l’intensité ne cesse de croître depuis des jours. Même les villages ne sont pas épargnés. Les drones suicides y sèment la peur et la terreur.

Cette fois, il ne s’agit pas d’une simple flambée du conflit du Haut-Karabakh, qui dure depuis plus de trente ans, comme lors de la guerre d’avril 2016 ou de juillet dernier. Bien au contraire. Il s’agit plutôt d’une guerre qui est menée avec acharnement et qui s’intensifie de jour en jour. Alors qu’Artsakh et l’Arménie sont largement isolés au niveau international, l’Azerbaïdjan bénéficie de tout le soutien de la Turquie. La menace de catastrophe humanitaire, d’incendie et de nouvelle crise de réfugiés plane comme une épée de Damoclès dans la région. L’opinion publique mondiale et la communauté internationale des États regardent la situation en spectateurs, bien qu’un nouveau chapitre de l’histoire du génocide du peuple arménien pourrait s’ouvrir.


Le droit international face à un dilemme

Depuis le cessez-le-feu de 1994, signé par le Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, une « guerre froide » s’est installée avec des escarmouches régulières le long de la « ligne de contact ». La ligne de front, longue d’environ 300 kilomètres, s’étend sur les crêtes et les collines du Petit Caucase, du col de Sotk au nord à la rivière Arax au sud. Chaque semaine, des scènes violations du cessez-le-feu et de fusillades sont notées ainsi que l’utilisation de tireurs d’élite. Deux fois jusqu’ici, l’Azerbaïdjan a mené des actions militaires de plus grande envergure : la guerre d’avril 2016, qui a surpris plus d’un, était une tentative d’envahir Artsakh, mais elle a rapidement échoué en raison de la résistance farouche de l’armée artsakhienne. En juillet dernier, l’Azerbaïdjan a, contre toute attente, attaqué des cibles militaires dans la région de Talish, ce qui, dans la perspective d’aujourd’hui, semble être une répétition générale de la guerre actuelle.

Depuis 1994, sous la présidence de la France, de la Russie et des États-Unis, le groupe dit de Minsk de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) travaille à un accord de paix – sans succès, malgré le rapprochement occasionnel des opposants. La raison de cet échec est que chaque partie campe sur sa position : après 1998, l’Azerbaïdjan n’acceptait plus le Haut-Karabakh comme partenaire de négociation et exigeait toujours la réintégration complète des « territoires occupés » dans son État, tandis qu’Artsakh demandait la reconnaissance territoriale du « statu quo ». En conséquence, et aussi selon le principe de l’intégrité de l’État en vertu du droit international, pas un seul pays au monde n’a pu jusqu’à présent reconnaître la République d’Artsakh comme un pays indépendant. Même l’Arménie ne l’a pas fait, explicitement pour éviter de provoquer l’Azerbaïdjan dans une nouvelle guerre. Mais plus le statut d’État et, avec lui, les institutions d’Artsakh se développaient, plus le principe international du droit à l’autodétermination des peuples s’imposait.

Artsakh est en effet une démocratie de transition fonctionnante. Selon Freedom House, un groupe de réflexion reconnu qui s’occupe du développement de la démocratie mondiale, il est « partly free » (partiellement libre) avec 34 points sur 100, tout comme l’Arménie avec 53 points. Loin derrière se trouve l’Azerbaïdjan avec 10 points, et la Turquie avec seulement 32 points (tous deux « not free », c’est-à-dire non libres). Chaque année, 70 000 touristes visitent le pays, et le nombre de visiteurs augmente rapidement, car le pays a beaucoup à offrir en termes de biens culturels, de paysages et d’histoire. L’agriculture prospère, la population dynamique travaille d’arrache-pied à la reconstruction du pays encore ravagé par la guerre. Le niveau d’éducation et la soif d’apprendre sont élevés. Même si les zones rurales présentent encore un portrait peu reluisant de la situation, il y a beaucoup à manger, et la capitale Stepanakert peut certainement concurrencer les petits centres d’Europe de l’Est. D’ailleurs, un modèle alternatif est exploité sous le dépôt de la ligne de bus municipale. Plus le statu quo d’une population civile à la fois joviale et pragmatique durait, plus l’État indépendant d’Artsakh devenait réalité – également sur la scène internationale.

Le panturkisme bande ses muscles

La kleptocratie d’Azerbaïdjan, exploitée par le clan de la famille Aliyev, connaît une crise économique depuis l’effondrement des prix du pétrole. Les membres de l’opposition et les journalistes sont emprisonnés ou disparaissent sans laisser de traces. Les événements internationaux pompeux de toutes sortes qui se déroulent régulièrement à Bakou, et dans une plus large mesure encore la rhétorique de guerre dirigée contre l’Arménie et Artsakh, ont toujours servi de diversions pour masquer la politique intérieure désastreuse. Comme l’a montré la guerre d’avril 2016, la province perdue du Nagorno-Karabakh n’a pas pu être reconquise. L’Azerbaïdjan en a tiré des leçons.

Mais il y a quelques années, le président turc Erdogan a changé les règles du jeu régionales avec la naissance d’un panturquisme. Dans les rêves de son empereur de former une grande puissance turque qui s’étend de la Méditerranée à l’Asie orientale, l’Azerbaïdjan est la première « épouse ». Une nation, deux peuples – comme il le souligne toujours, et entre eux il n’y a que la province méridionale arménienne de Syunik et la République d’Artsakh qui les sépare.

L’offensive actuelle représente une nouvelle dimension dans le jeu des forces. Elle a été préparée avec le soutien de la Turquie sur une longue période et le plan est maintenant mis à exécution conjointement. D’ailleurs, et il existe des preuves irréfutables de l’implication de l’armée de l’air turque. En témoigne l’immense arsenal d’armes à la fine pointe de la technologie de guerre déployé avec des drones, des chars de combat de pointe d’un système de guerre électronique. Même l’armée de guérilla très motivée d’Artsakh ne pourra pas résister longtemps à cette artillerie.

Le 1er octobre, Erdogan a déclaré au Parlement d’Ankara que le groupe de Minsk avait échoué pendant trente ans et que Turquie irait maintenant résoudre le problème une bonne fois pour toutes et aider l’Azerbaïdjan à reconquérir complètement les territoires occupés. Erdogan peut se moquer impunément des organisations internationales ces jours-ci, il peut aussi évoquer un nettoyage ethnique à plus grande échelle en exigeant que les occupants arméniens se retirent complètement du territoire. Le Haut-Karabakh est, selon le dicton azéri, Artsakh moins les Arméniens.

Si l’alliance pan-turque réussit à passer le long de la rivière Arax à la frontière avec l’Iran, la zone de peuplement turque entre la mer Noire et la mer Caspienne ne sera interrompue que d’à peine 40 kilomètres. Mais les objectifs sont peut-être encore plus élevés. Les attaques turco-azéries sur le cœur de l’Arménie au début du mois d’octobre en sont la parfaite illustration. L’Arménie ne pourra pas échapper à l’escalade de la guerre.

Un moment très bien choisi

Le moment de l’expansion pan-turque est judicieusement choisi : La Turquie a récemment essayé un nouveau mode d’agression avec sa politique méditerranéenne en Syrie et en mer Égée et n’est heurtée à pratiquement une résistance significative de la part de la communauté internationale. L’Europe affaiblie par le Brexit et incapable d’établir une politique étrangère commune est actuellement préoccupée par ses questions internes sans oublier le chantage avec les flux de réfugiés rassemblés en Anatolie dont elle fait constamment l’objet. Les États-Unis se sont retirés de la scène internationale depuis la présidence Obama et sont actuellement confrontés à une élection présidentielle dont l’issue ne peut être favorable. À l’échelle mondiale, la crise du coronavirus a réduit sous silence les voix des États et la grande priorité des administrations nationales c’est de bien maîtriser la pandémie. La lutte pour la démocratie et contre le bellicisme a été donc reléguée au bas de l’échelle des priorités.

En fait, la communauté internationale ne se prononce pas sur l’escalade rapide de la guerre dans le Caucase du Sud-Est. Elle se cache derrière le principe de « l’impartialité » pour ne pas avoir à prendre position : Les parties au conflit sont invitées à cesser les hostilités. Dans les déclarations, il n’est pas fait mention qu’une alliance de deux États non démocratiques a lancé une guerre contre deux démocraties en transition, que des cibles civiles ont été attaquées dès le début, qu’il est prouvé que des mercenaires en provenance de Syrie sont utilisés.

Ces appels qui manquent de fermeté sont tombés dans l’oreille de sourds et n’ont pas eu d’impacts sur les agresseurs. Ils se préparent, je le crains, à écrire sous nos yeux le prochain chapitre de l’histoire du génocide du peuple arménien. L’Europe joue-t-elle le rôle de spectatrice pendant que la plus ancienne nation chrétienne est au bord de l’anéantissement? Au moins, le président français Emmanuel Macron commence à s’exprimer clairement sur ce dossier. Le 1er octobre, il a accusé la Turquie de faire entrer clandestinement des djihadistes syriens sur le théâtre de la guerre. Cette nouvelle donne, dit-il, a changé la façon de voir les choses.

Une grande puissance explosive

La Russie joue le rôle de gardien de l’ordre public dans le Caucase du Sud depuis plus de 200 ans ; l’Azerbaïdjan est une ancienne république soviétique et l’Arménie est sous protection russe. Poutine ne tolérera guère que la Turquie réorganise le Caucase du Sud. Si des attaques majeures sont lancées sur des régions d’Arménie – par exemple, dans le but d’interrompre les voies d’approvisionnement vers Artsakh, ce qui semble déjà se produire en ce moment – l’alliance militaire tombera, et la Russie devra aider l’Arménie. Qu’est-ce que cela signifie pour les ambitions panturques d’Erdogan ? Va-t-il céder, ou risque-t-il un échange de coups limité avec la puissance protectrice de l’Arménie, en l’occurrence la Russie ? Et qu’est-ce que cela signifie pour l’Occident ? Un petit rappel à tous ceux qui l’ont sans doute oublié : la Turquie est un état membre de l’OTAN.

L’Iran est également devenu une poudrière : avec une population de 19 millions, il abrite deux fois plus d’Azéris que l’Azerbaïdjan lui-même. Ils représentent 25 % de la population iranienne et dominent le nord du pays. Le 1er octobre, des manifestations anti-arméniennes ou pro-azerbaïdjanaises ont eu lieu à Tabriz et dans d’autres centres du pays. La guerre pourrait alimenter le séparatisme tant redouté à Téhéran. D’autant plus que les dirigeants iraniens mènent une politique pro-arménienne.

L’escalade du vieux conflit ethnique entre Arméniens et Turcs est très dangereuse au-delà de la région. Rien ne laissait prévoir la création de foyers de tension locaux, les changements dans la structure du pouvoir régional et l’ampleur des nouveaux flux de réfugiés internationaux. Il est donc étonnant que la Russie fasse (encore) preuve de retenue. Difficile de croire que les préparatifs azéris et turcs pour cette guerre ont échappé à l’attention des Russes. Pourquoi Poutine a-t-il même autorisé une guerre de cette ampleur ?

Dans le Caucase du Sud, la Russie a toujours été au sommet de la pyramide ; elle fournit des armes à l’Arménie et à l’Azerbaïdjan. Pourquoi ne fait-elle rien maintenant pour contrer cette tentative, orchestrée par la Turquie et utiliser sa puissance et son autorité pour siffler la fin de la récréation et mettre fin au conflit du Karabakh ? Attendre une intervention en tant que puissance protectrice est-elle une punition passive pour le président arménien Nikol Pachinian, qui suit (également) les valeurs européennes et occidentales ? La Russie va-t-elle soudainement créer une toile de fond menaçante contre la Turquie et ainsi consolider son rôle de puissance protectrice et régulatrice dans la région ? Les deux autocrates Poutine et Erdogan ont-ils même conclu un accord ?

Pas d’issue heureuse en vue

À l’heure actuelle, il semble peu probable qu’une intervention internationale décisive soit déclenchée pour faire respecter un cessez-le-feu. Les intérêts des acteurs sont trop divergents, les programmes politiques sont fixés à trop court terme, et la menace d’escalade risque donc de devenir bien réelle. À moyen terme, l’armée Artsakhienne ne pourra survivre à la guerre d’usure que si elle mise sur ses points forts, à savoir une armée de guérilla et opère à partir de poches de montagne et de nids de résistance.

Mais plus la bataille dure, plus elle devient une question de prestige pour l’alliance panturque qui, cette fois, s’attendait à une « blitzkrieg » mais n’a pas encore obtenu de succès retentissant. La plupart des positions des Artsakhi tiennent encore sur toute la longueur de la ligne de front – ce qui, compte tenu de leur infériorité massive, montre leur détermination.

Ainsi, depuis le troisième jour de la guerre, l’armée azerbaïdjanaise a également lancé des attaques contre des cibles en Arménie. L’objectif stratégique de ces frappes aériennes « chirurgicales » est de couper les deux liaisons routières entre les deux pays afin de stopper l’approvisionnement en matériaux d’Artsakh. L’Arménie ne pourra pas se retenir longtemps face à ces provocations ; la mobilisation générale a déjà été déclarée et l’armée est en état d’alerte.

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